par Clémence FOUFA et Jean LANGLOIS-BERTHELOT
Les environnements numériques contemporains ne fonctionnent plus comme des systèmes stables, mais comme des milieux dynamiques, dont les comportements se transforment sous l’effet de signaux contradictoires, d’interactions imprévues ou de perturbations adversariales qui visent explicitement la désorganisation. Dans ces contextes, les cadres logiques et les procédures établies perdent rapidement leur pertinence. La majorité des opérateurs, y compris les ingénieurs les plus compétents, voient leur analyse s’effondrer lorsque les référentiels cessent d’offrir un point d’appui. Pourtant, une fraction d’individus parvient à maintenir une capacité d’action, à extraire une cohérence dans le bruit, à reconstituer une trajectoire à partir d’éléments hétérogènes. Ces opérateurs, qui se manifestent seulement dans les phases de rupture, représentent un enjeu stratégique majeur. Dans plusieurs environnements sensibles, ils sont désignés de manière informelle sous le terme de “Jason Bourne cognitifs”, non parce qu’ils relèveraient d’un imaginaire fictionnel, mais parce qu’ils incarnent une compétence fonctionnelle rare qui permet au collectif de continuer à penser lorsque la structure cesse de penser pour lui.
Cette aptitude n’est pas mystérieuse. Les sciences du système, de la décision et de la cognition en ont décrit les fondements depuis près de trois décennies. Perrow a montré que les systèmes fortement couplés produisent des comportements imprévisibles dès que leurs interdépendances deviennent trop denses pour être modélisées. Leveson a établi que, dans la complexité technique moderne, les référentiels cessent d’être fiables dès que l’environnement s’écarte de ses conditions de normalité. Hollnagel et Woods ont démontré que la performance en environnement dégradé ne dépend plus de la compétence séquentielle, mais de la capacité à anticiper dans l’incertitude. Klein a documenté la manière dont certains opérateurs maintiennent leur efficacité lorsque les modèles d’habituation ne sont plus applicables. Friston enfin a montré, en neurosciences computationnelles, que la cognition conserve une cohérence prédictive lorsque l’individu est capable de réajuster sans cesse ses modèles internes face à des environnements volatils.
Dans ces corpus, l’élément décisif est constant : les environnements instables ne mobilisent pas les mêmes modes de traitement que les environnements stables. Les opérateurs qui conservent une capacité d’analyse dans les conditions adversariales ne constituent pas une catégorie psychologique ; ils représentent une forme particulière de technicité, activée par la rupture plutôt que par la continuité. L’expression “Jason Bourne cognitif” en est une métaphore fonctionnelle, destinée à désigner une compétence opérationnelle dont l’économie générale est aujourd’hui scientifiquement documentée.
Le Net Assessment Cognitif (NAC) fournit un cadre qui permet de comprendre ce phénomène sans jamais profiler des individus. Le NAC n’est pas un outil d’évaluation psychologique. Il ne crée pas de typologies humaines. Il n’isole aucun profil. Le NAC décrit les conditions d’environnement dans lesquelles un collectif perd sa cohérence interprétative, à savoir l’augmentation de l’entropie cognitive, la superposition des scénarios concurrentiels et le basculement interprétatif. Son intérêt, dans le domaine du cyber et des ressources humaines, est d’une importance déterminante. Le NAC offre aux ressources humaines un langage robuste et neutre permettant de comprendre quels modes d’analyse deviennent indispensables lorsque la structure technique échoue. Il constitue, de fait, un outil RH stratégique : non pas un instrument de sélection ou de classification, mais un cadre permettant de déterminer les compétences nécessaires à la résilience du collectif face à des environnements adversariaux.
L’analyse qui suit s’organise en trois parties. La première examine la transformation du régime technique dans les environnements cyber contemporains. La deuxième décrit la compétence non séquentielle, fondement scientifique du concept de “Jason Bourne cognitif”. La troisième montre que le NAC permet d’intégrer cette compétence dans une stratégie RH pleinement compatible avec les exigences juridiques et institutionnelles de la fonction publique, en affirmant que le NAC n’est pas seulement utile aux ressources humaines : il en constitue un outil stratégique à part entière.
La transformation du régime technique dans les environnements cyber
La cybersécurité n’est plus un domaine structuré par des règles stables. Les attaques contemporaines ne cherchent pas seulement à exploiter des failles logicielles ; elles visent à perturber la capacité du défenseur à maintenir une cohérence d’analyse. Mandiant parle d’un “adversarial cognitive load shaping”, MITRE documente des phénomènes de “frame collapse” où les référentiels analytiques deviennent inopérants, ENISA observe une augmentation significative des incidents fondés sur des comportements hors-spécification. Dans ces environnements, la technique ne cesse pas d’être technique ; elle cesse d’être stable. La séquentialité, cœur de la formation ingénieure, perd alors sa pertinence.
L’ingénierie séquentielle repose sur trois prémisses implicites : la causalité est lisible, les interactions sont identifiables, et les anomalies peuvent être replacées dans un cadre existant. Ces prémisses ont longtemps structuré la maîtrise des infrastructures numériques. Mais elles ne valent plus dans un contexte où les systèmes sont dynamiques, où les flux se superposent, où des couches techniques distinctes produisent des effets combinés non anticipables. Les sciences des systèmes avaient anticipé cette situation. Perrow parlait “d’accidents normaux”, inévitables dès que les systèmes deviennent trop denses. Leveson montrait que les modèles de sécurité devenaient obsolètes en présence d’interactions émergentes. Hollnagel rappelait que les organisations n’échouent pas par manque de compétence, mais parce que les conditions d’application de la compétence cessent d’exister.
Dans les environnements adversariaux, la rupture n’est pas un accident. Elle est un vecteur d’action. Les attaques modernes créent un environnement dont la fonction première est d’invalider les procédures, de désorienter l’analyse, d’instaurer une ambiguïté fonctionnelle. Dès lors, l’ingénieur séquentiel n’est pas en défaut ; il est simplement placé dans un domaine où la compétence qui lui a été transmise n’est plus opératoire. Cela ne signifie pas que sa valeur diminue, mais que la structure elle-même exige un second régime de technicité. Le cyber contemporain n’est donc pas une crise de compétence. C’est une crise de régime technique.
La compétence non séquentielle : fondements scientifiques du “Jason Bourne cognitif”
Le terme “Jason Bourne cognitif” sert à désigner une compétence opératoire : la capacité à produire une analyse stable lorsque la structure technique devient instable. Cette compétence n’est ni innée ni mystérieuse. Elle correspond rigoureusement à ce que les sciences cognitives, les sciences de la décision et les neurosciences computationnelles décrivent depuis plus de vingt ans.
La première dimension est la capacité de gestion simultanée de plusieurs hypothèses contradictoires. Les travaux de Green et Bavelier ont montré que certains opérateurs peuvent maintenir un traitement en parallélisant des signaux qui, pour d’autres, produisent de la surcharge. Cette capacité n’est pas une propriété psychologique mais un mode de traitement non linéaire.
La deuxième dimension est la plasticité du modèle interne. Karl Friston a montré que les systèmes biologiques capables d’actualiser rapidement leur modèle interne face à un environnement volatile conservent une cohérence prédictive même lorsque les régularités disparaissent. Cette plasticité prédictive correspond exactement à la compétence observée chez les opérateurs non séquentiels.
La troisième dimension est la tolérance à l’ambiguïté. Gary Klein a montré que les experts en environnement extrême ne cherchent pas à éliminer immédiatement l’incertitude. Ils l’intègrent comme une donnée du problème. Cette tolérance n’est pas un trait de personnalité mais une stratégie cognitive performante en situation instable.
La quatrième dimension est la capacité à reconstruire une procédure en l’absence de procédure. Woods et Cook l’ont montré dans leurs travaux sur les environnements sociotechniques : dans les situations dégradées, l’expertise se mesure à la capacité à élaborer un modèle d’action minimal, même si les données ne convergent pas. Cette aptitude est à la base de la performance des opérateurs non séquentiels.
Enfin, la littérature sur les talents rares (Cappelli ; Silzer & Church ; Michaels et al.) montre que, dans les environnements économiques à forte incertitude, ces profils réussissent de manière disproportionnée. Ce succès n’est pas dû à une singularité sociale, mais à une aptitude cognitive : celle de trouver un chemin dans des systèmes où les signaux ne convergent pas.
Ainsi, l’expression “Jason Bourne cognitif” n’est pas une figure. C’est l’étiquette opérationnelle d’une compétence stable, documentée par la science, mais sous-reconnue dans les systèmes de formation et de recrutement.
Le Net Assessment Cognitif : un outil RH stratégique pour la résilience cyber
Le NAC permet d’intégrer cette compétence dans un cadre RH cohérent. Ce n’est pas un outil psychologique. Ce n’est pas un instrument de profilage. C’est un outil RH stratégique, par nécessité, dès lors que les ressources humaines doivent constituer des collectifs capables d’opérer dans des environnements où la stabilité technique n’est plus garantie.
Le NAC permet de comprendre que la performance n’est pas une qualité individuelle abstraite, mais une relation entre un mode de traitement et un type d’environnement. Il montre que les opérateurs séquentiels sont indispensables en stabilité nominale, et que les opérateurs non séquentiels le deviennent en rupture. Cette articulation est exactement ce que les ressources humaines doivent gérer dans un contexte de souveraineté numérique.
Le NAC fournit aussi un langage juridiquement neutre pour décrire ces compétences. Loin de créer des catégories humaines, il caractérise les propriétés de l’environnement. En cela, il est compatible avec toutes les exigences de non-discrimination. Il permet de concevoir des viviers, de structurer des équipes, d’anticiper des besoins, sans jamais s’appuyer sur des marqueurs individuels sensibles. Le NAC offre aux RH une manière de lier la complexité technique et la gestion prévisionnelle, sans tomber dans les dérives psychologisantes ou les biais de recrutement.
Enfin, le NAC permet de comprendre que la résilience d’un écosystème cyber ne provient pas d’un profil idéal mais d’une pluralité de régimes d’analyse. Les “Jason Bourne cognitifs” ne sont pas des exceptions. Ils sont des éléments nécessaires à la stabilité cognitive du collectif, dans un monde où la technique a cessé d’offrir ses propres garanties.
Conclusion
La montée en complexité du cyber impose d’élargir la compréhension de la technicité. La compétence séquentielle demeure essentielle mais ne suffit plus dès que l’environnement cesse d’être stable. La compétence non séquentielle, que l’on désigne sous le terme opératoire de “Jason Bourne cognitif”, constitue alors un élément déterminant de la résilience. Le Net Assessment Cognitif permet d’articuler ces besoins dans un cadre RH pleinement compatible avec les contraintes juridiques et institutionnelles, en montrant que la stabilité collective ne repose pas sur un profil unique mais sur la coexistence, organisée et assumée, de plusieurs régimes techniques. Le NAC n’est pas seulement pertinent pour les RH : il est un outil RH stratégique, dès lors que les compétences critiques doivent être pensées à l’échelle de la souveraineté et non plus seulement à celle des postes.
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