Emmanuel Macron répète à l’envi que l’Europe doit devenir « une puissance dans un monde de puissances » et que les Européens ne peuvent plus se comporter comme « des herbivores dans un monde de carnivores », selon sa formule de novembre 2024. En 2022, Bruno Le Maire, alors ministre de l’Économie, assurait de son côté qu’« il n’y a plus de souveraineté politique sans souveraineté technologique ».
Et pourtant, ces mêmes responsables ont laissé filer en septembre 2025 la start-up grenobloise UPMEM, qui disposait d’une technologie unique de calcul en mémoire, qui permet de traiter des masses de données beaucoup plus vite et de manière bien plus économe en énergie. Placée en redressement judiciaire, la société considérée comme l’un des rares acteurs européens capables de concurrencer les technologies américaines dans le calcul IA et du big data a été vendue à… l’Américain Qualcomm. Bercy n’a pas bronché alors même que la France ambitionne de bâtir une filière souveraine de l’IA et qu’UPMEM était un partenaire de Mistral AI.
Le cas Exaion est tout aussi préoccupant. La vente de 64 % des parts de cette filiale abritant les supercalculateurs d’EDF à Marathon Digital Holdings (MARA), un groupe américain spécialisé dans le minage de cryptomonnaies, a été annoncée en août dernier. Premier problème : Exaion gère des capacités de calcul et des infrastructures dans les domaines sensibles (hydroélectricité, santé, recherche, administration, etc.), qui pourraient se retrouver sous la coupe du Cloud Act américain.
Exaion : l’État muet sur des clauses léonines
Second écueil : le deal comporte une clause d’exclusivité qui interdit à EDF d’agir « en tant que prestataire, agent, consultant ou autre » dans le domaine du calcul haute performance, gelant toute activité de calcul intensif, cloud, IA ou minage pendant deux ans, alors même que l’opérateur travaillait sur FlexMine, un projet visant à valoriser ses surplus électriques pour l’IA et le Bitcoin, désormais abandonné. Alors que tous les pays se battent pour sécuriser leur capacité de calcul, voilà qui ressemble fort à un abandon de souveraineté technologique en rase campagne.
Si le gouvernement assurait que le contrôle des investissements étrangers en France (IEF) permettrait de surveiller l’opération et d’imposer des conditions à cette cession, il est resté muet sur ces clauses léonines et la vente était en cours de finalisation à Bercy. Coup de théâtre début novembre 2025 : un consortium français baptisé FlexGrid a communiqué aux autorités une lettre d’intention visant à constituer une contre-offre, similaire à celle de MARA dans ses aspects financiers, mais dénuée de clause restrictive pour EDF. Au contraire, FlexGrid affirme vouloir déployer du calcul de haute performance (HPC) pour valoriser l’électricité excédentaire produite en France. À l’heure où nous mettons en ligne, le dossier n’est pas tranché.
En 2022, la reprise de Sigfox, pionnier français de l’internet des objets, par la société singapourienne UnaBiz avait déjà montré la fragilité du tissu industriel national.
Rhétorique d’indépendance, réalité de dépendance
Le repreneur promettait alors de « garantir la souveraineté technologique française », mais l’absurdité de la formule saute aux yeux : comment garantir une souveraineté qui ne vous appartient plus ? Cette question résume à elle seule la position française, qui oscille constamment entre rhétorique d’indépendance et réalité de dépendance.
En 2021, la cybersécurité connaissait un cas emblématique : la start-up Alsid, spécialisée dans la protection des annuaires Active Directory, était rachetée par l’américain Tenable. La même année, la France a vu partir Sqreen, spécialiste de la surveillance des infrastructures cloud et conteneurisées, tombée dans l’escarcelle de l’américain Datadog en 2021. Pour un dirigeant de la filière cité par L’Usine Digitale, « à chaque départ, c’est une partie du savoir-faire français qui quitte le territoire ».
Dans la Défense, les rapports IEF montrent un taux de conditions imposées nettement supérieur à la moyenne. Mais même là, les failles sont nombreuses. Le rachat d’Exxelia par l’américain Heico en 2023, malgré l’intervention de l’État, a transféré à un groupe étranger un savoir-faire critique dans les composants électroniques pour l’aéronautique, le spatial et les missiles. Bercy affirme avoir imposé des garanties pour préserver ce savoir-faire, mais l’entreprise est désormais soumise aux normes ITAR, donc concrètement sous contrôle strict à l’export de la part de Washington.
Dans un registre encore plus sensible, l’affaire Segault a révélé une ligne rouge que le gouvernement a finalement accepté de défendre : cette PME fabrique des vannes pour les chaufferies nucléaires des sous-marins français.
La navigation à vue de Macron
Son rachat par Flowserve a finalement été bloqué par le ministère des Armées. Mais quelques mois plus tard, le même groupe américain a été autorisé à reprendre Velan, autre fournisseur de robinetterie industrielle utilisée dans le nucléaire, dans une relative indifférence. La frontière entre ce qui est vraiment « vital » et ce qui ne l’est pas reste extraordinairement floue.
Dans les télécoms et les semi-conducteurs, les pertes de souveraineté sont plus discrètes, mais tout aussi profondes. La fusion Alcatel-Lucent/Nokia en 2016, soutenue à l’époque par Emmanuel Macron, a entraîné une érosion progressive des capacités françaises dans les équipements de réseaux. Les engagements de maintien de l’emploi ont rapidement été contredits par des restructurations massives. Aujourd’hui, ce sont des acteurs nordiques ou chinois qui fournissent les technologies d’accès mobile critiques, même si l’État a racheté à Nokia 80 % du capital d’Alcatel Submarine Network (ASN) en 2024.
Même revirement de la part de Macron dans l’affaire Alstom. Ministre de l’Économie de François Hollande, il avait appuyé la vente de la branche énergie du groupe à General Electric en 2015. Président de la République, il a lancé en 2022 le rachat par EDF de l’entreprise qui fabrique les turbines Arabelle, équipant centrales nucléaires, sous-marins et le porte-avion Charles de Gaulle. Un dossier encore au point mort, bloqué par Washington.
Navigation à vue ? L’affaire Ommic est révélatrice. Ce fabricant de semi-conducteurs en nitrure de gallium (GaN) – utilisés dans le spatial, la 5G et les radars militaires – avait vu entrer des investisseurs chinois en 2018-2019, déclenchant une enquête de la DGSI.
Inflation de dossiers IEF
En 2023, l’entreprise a finalement été rachetée par l’américain MACOM. Un cas d’école de perte de contrôle technologique dans un domaine critique. L’affaire Linxens en 2018 a renforcé ce sentiment : ce spécialiste des connecteurs de cartes SIM et bancaires est passé sous pavillon chinois sans réelle résistance.
En 2022, c’est la branche de terminaux de paiement d’Ingenico, dotée de fortes compétences en cryptologie, qui a été vendue à un fonds américain. Chacune de ces opérations a été autorisée, souvent sous conditions, mais l’effet cumulatif est limpide : la France ne maîtrise plus plusieurs maillons essentiels de ses infrastructures numériques et financières.
Pourtant, Paris dispose de tous les outils pour préserver ses actifs stratégiques, avec notamment l’IEF, déjà évoqué. Cette politique de contrôle des investissements étrangers en France, régie par le décret Montebourg de 2014, a été plusieurs fois renforcée (2019, 2020, 2024). Elle vise à protéger les actifs stratégiques tout en maintenant l’attractivité économique et s’appuie sur un filtrage préalable pour les secteurs sensibles (défense, énergie, santé, tech, etc.), avec des autorisations simples, conditionnelles ou des vetos. Là où l’on comptait un peu plus d’une centaine de dossiers en 2014, Bercy a dû en examiner près de 325 en 2022, 309 en 2023 et jusqu’à 392 en 2024.
Sur les 182 investissements étrangers jugés suffisamment sensibles pour entrer dans le champ du contrôle en 2024, 99 ont été autorisés sous conditions, soit 54 % des autorisations, en forte hausse par rapport aux 44 % de 2023.
Contrôle des actifs stratégiques… au doigt mouillé.
Seulement voilà, les cas d’Alstom ou d’Alcatel l’ont démontré, ces « promesses n’engagent que ceux qui y croient », selon le mot prêté à Jacques Chirac. En trois ans, seuls six projets ont été officiellement refusés. Dans le même temps, 65 % des investisseurs ultimes restent non européens, majoritairement américains, asiatiques, britanniques ou suisses.
On le constate pourtant, l’IEF agit au doigt mouillé, parfois sous pressions politique et médiatique. On se souvient que Photonis, leader mondial de l’optronique militaire, devait être vendu à l’américain Teledyne en 2020, avant que l’État n’oppose l’un de ses rares vetos, en réaction à une fronde parlementaire. Un manque de vision qui étonne quand on se souvient que l’État s’appuie sur le SISSE (Service de l’Information Stratégique et de la Sécurité Économiques), qui détecte les menaces et coordonne la riposte française, et sur la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), dont la mission consiste à « déceler puis entraver les menaces visant les armées et les entreprises en lien avec la défense ».
Alors que la France contrôle plus d’acquisitions que les États-Unis, c’est l’absence de cohérence qui frappe à l’étude de ce rapide florilège (et des nombreux cas que nous n’avons pu citer ici). Souveraineté nationale ou européenne, doctrine industrielle et de défense ou simple logique comptable, là où Pékin et Washington tracent la ligne claire de leurs intérêts stratégiques, Paris louvoie entre passivité et rares coups de menton virils.
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